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vendredi, 18 août 2006

Laurent Gbagbo — “La crise ivoirienne, le Cameroun et moi”



Le Messager
(Douala – Cameroun) — 18 août 2006 — http://www.lemessager.net/details_articles.php?code=110&a...


Questions, et réponses, sur l’actualité brûlante (audiences foraines, après-octobre, etc…), mais aussi, plus largement, les différentes polémiques qui ont émaillé les quatre années de guerre en Côte d’Ivoire (ivoirité, xénophobie, escadrons de la mort, etc…).


medium_messager_gbagbo.JPG«Dans un entretien accordé la semaine dernière à Melvin Akam et diffusé hier jeudi sur les antennes de la télévision camerounaise “Canal 2 International’’, le président ivoirien revient avec simplicité et franc-parler, sur les péripéties de la crise ivoirienne, dont il dit que son pays va bientôt sortir. Il accepte également de parler de sa vie d’ancien opposant, devenu chef d’un des Etats les plus importants d’Afrique. Où l’on découvre un président qui reste un homme, pour ne pas devenir un zombie présidentiel, et trouve du temps pour regarder les matches de tennis féminin ou du Fc Barcelone de Samuel Eto’o qu’il dit aimer. Un homme aussi qui est reconnaissant au Cameroun de l’avoir fait connaître, aux Camerounais de l’avoir aidé du temps de son exil et de continuer à le soutenir. Lisez plutôt.

Merci monsieur le président de la République de Côte d’Ivoire de nous accorder cet entretien. Comment vous portez-vous quelques jours après avoir échappé à un incendie au palais présidentiel libérien à Monrovia ?
Je me porte plutôt bien. Ce n’est pas l’incendie de Monrovia qui m’a empêché d’attraper une grippe comme d’habitude. J’ai un peu perdu la voix, mais ça va mieux.

La presse ivoirienne parle de cet incendie comme d’un acte prémédité, un acte criminel en quelque sorte. Que s’est-il passé à Monrovia ?
Tant que les enquêteurs libériens ne nous ont pas donné les résultats de leurs investigations, chacun est libre de faire des supputations. Mais en ce qui nous concerne, la thèse de l’acte prémédité, je l’ai entendue de la bouche de madame Ellen Johnson, le chef d’Etat du Libéria. Nous étions trois chefs d’Etat pris dans cet incendie : John Kuffor du Ghana, Ellen Johnson du Libéria et moi-même. J’ai demandé à madame Johnson s’il s’agissait d’un court-circuit. Elle m’a répondu non, et que le gouvernement libérien avait des informations suivant lesquelles, le 26 juillet, des gens allaient tenter de faire quelque chose contre son gouvernement. Ce n’était pas une surprise pour elle. Alors je lui ai demandé s’il s’agissait des gens de l’opposition. Elle m’a répondu non ; elle pensait plutôt que c’était les gens de l’ancien président Charles Taylor. Donc vous voyez que c’est de la bouche même de madame le chef de l’Etat du Libéria. Elle m’a dit qu’elle avait ordonné des enquêtes. S’il y a autre chose, que ces enquêtes nous livrent, à ce moment-là, on croira autre chose. Mais pour le moment, en tout cas en ce qui me concerne, c’est la seule source que j’ai dans la tête parce que c’est ce qu’elle m’a dit.

Monsieur le président, parlons de la Côte d’Ivoire. Votre pays vient de célébrer les 46 ans de son indépendance. C’est un pays divisé depuis quatre ans et qui s’installe dans une situation de ni paix, ni guerre ; en tout cas c’est l’impression qu’on a de l’extérieur. Où en êtes-vous avec le processus de sortie de crise et de normalisation ?
On va sortir de la crise. Vous savez, dans l’histoire du monde, on a eu beaucoup de crises comme celle-là. Des crises plus ou moins longues. La guerre de 1914-1918 était une crise à l’échelle du monde. Elle a duré quatre ans. La guerre 1939-1945 est une crise à l’échelle du monde. Elle a duré cinq à six ans à peu près. Il y a eu d’autres crises. Je peux citer la guerre des cent ans. Je crois que cette crise que nous traversons nous ennuie, nous embête et nous enferme. Mais c’est une crise. Et on ne peut pas passer une vie humaine sans traverser de crise. Une nation ne peut pas naître et grandir sans traverser de crise. C’est cela la nature. Je crois qu’il nous faut assez de courage et de panache pour en sortir. Le temps que ça prendra, je ne pense pas que cela puisse prendre très longtemps, on en sortira et on sera plus fort.

Quels sont les signes qui vous font croire que vous allez en sortir bientôt ?
Parce que d’abord les héros sont fatigués. Les combattants sont fatigués de se battre. Cela, c’est le premier signe. Et c’est un signe qui ne trompe jamais. Quand ceux qui se battent sont fatigués de se battre, la bataille s’arrête, faute de combattants. Ensuite, il y a que tout le monde juge aujourd’hui que cette guerre est inutile. Donc, il y a des signes comme le pré - regroupement des combattants, des signes comme le dialogue militaire, la paix entre les jeunes qui ont pacifié la rue. Des signes comme ceux-là, montrent que les héros sont fatigués et que nous ne sommes plus loin de la sortie de crise.

Les signes sont là mais on vous accuse toujours de bloquer le processus de sortie de crise. Certains disent que vous avez l’habitude de remettre en cause les accords qui sont déjà conclus. D’autres vous qualifient même de boulanger qui roule tout le monde dans la farine y compris vos pairs africains…
Certains ont une image plus gentille et me qualifient de pâtissier. Je crois quand même que c’est un peu plus gentil que boulanger (Rires). Les gâteaux c’est plus agréable que du pain surtout quand le pain est fruste.

Donc cela ne vous agace pas…
Non. Je pense que tout homme politique a toujours des surnoms qu’on lui donne. Si cela l’agace, il ne fait pas la politique. Quand on fait la politique, on reçoit des surnoms de partout. Moi si je vous cite aujourd’hui les surnoms que certains chefs d’Etat ont, je pense que certains parmi eux vont vraiment se fâcher. Mais moi je ne me fâche pas parce que je pense que c’est la règle du jeu.
Ce qui se passe en Côte d’Ivoire, c’est un coup d’Etat qui a eu lieu et qui a échoué. Ce coup d’Etat n’a pas atteint son objectif, c’est-à-dire renverser un régime. Le coup d’Etat s’est mué en guerre civile, puis en occupation d’un espace territorial assez important. Donc, quand je ramène tout le monde à la loi, des gens font comme si les ramener à la loi, c’est leur nuire. Mais ils ont échoué ; donc, les lois existent. Quand on fait un coup d’Etat, c’est pour mettre à bas les lois. C’est pourquoi celui qui fait un coup d’Etat est hors-la-loi. Mais celui qui n’a pas fait de coup d’Etat trouve son intérêt à appliquer et respecter les lois et de dire que les lois vivent et qu’elles vivront. Par conséquent, il y a toujours, entre les deux parties de la discussion, deux manières différentes de voir les choses : moi je vois le pays à travers les lois, eux ils le voient à travers le coup qu’ils ont fait. Je ne peux l’accepter car je ne suis pas un putschiste.


“J’ai signé plus de décrets de naturalisation que mes prédécesseurs, les présidents Gueï et Bédié.”

Je voudrais vous prendre un cas : l’identification de la population qui semble être un préalable aux élections. Vous avez appelé les Ivoiriens à se rendre massivement aux audiences foraines pour se faire identifier je crois. Parallèlement, certains de vos partisans organisent le boycott actif des mêmes audiences foraines. Est-ce que ces audiences gênent le camp présidentiel ?
Vous pouvez le demander à ceux qui ont appelé au boycott des audiences foraines. Chacun est responsable de ce qu’il fait. Moi je ne suis pas chef d’un parti, je suis chef de l’Etat. J’ai appelé à aller aux audiences foraines. Mais les audiences foraines, ça ne veut pas dire la foire. Les audiences foraines, c’est une audience à laquelle on va et on demande un jugement supplétif d’acte de naissance ou un jugement d’acte de décès. C’est tout. On ne délivre pas d’acte de nationalité à une audience foraine. Quiconque le fait, contrevient à la loi. Je crois que ceux dont vous parlez comme mes partisans, quand ils se sont révoltés et qu’ils ont appelé à boycotter les audiences foraines, ils n’ont pas appelé à boycotter les audiences foraines en elles-mêmes. Ils ont appelé à boycotter les audiences foraines qui délivrent frauduleusement des certificats de nationalité parce que ce n’est pas le rôle des audiences foraines de délivrer des certificats de nationalité. C’est au président du tribunal qui seul a compétence pour délivrer des certificats de nationalité qu’il appartient de le faire. D’ailleurs, il ne s’agit pas seulement du camp présidentiel. Le Premier ministre Charles Konan Banny a fait rédiger par son cabinet un guide pratique des audiences foraines où c’est dit clairement qu’on n’y délivre pas des certificats de nationalité. Donc ce n’est pas une affaire de camp présidentiel, c’est une question de droit.

La question de la nationalité étant manifestement au centre de la crise ivoirienne, pour vous, qu’est-ce que c’est qu’être Ivoirien ?
Etre Ivoirien c’est avoir la nationalité ivoirienne, c’est tout. C’est simple.

Vous êtes à la tête d’un pays dont un quart de la population est d’origine étrangère…
Non ! Donc un quart de la population est étrangère. Parce que les Ivoiriens qui sont d’origine étrangère sont plus nombreux.

Parmi ces étrangers, il y en a qui sont de la deuxième génération. Ils sont nés en Côte d’Ivoire et n’entendent pas en partir. Comment faut-il les intégrer ?
Que dit le droit ?
En Côte-d’Ivoire, prévaut le droit du sang et non le droit du sol. Et donc, si vous êtes né en Côte d’Ivoire et que vous êtes de père et de mère étrangers, vous n’êtes pas Ivoirien. Si vous êtes étranger et que vous voulez devenir Ivoirien, alors vous en faites la demande. Je rappelais les chiffres il n’y a pas longtemps : depuis bientôt six ans que je suis là, j’ai signé plus de décrets de naturalisation que mes prédécesseurs, les présidents Gueï et Bédié. Je signe en moyenne 163 décrets de naturalisation par an. Pour vous donner une idée, sachez que le président Houphouët-Boigny en a signé en moyenne 168 par an. Donc nous sommes très proches du point de vue de la quantité. D’ailleurs, lorsque vous êtes connu, le président de la République signe rapidement le décret de naturalisation et vous évite de passer par toutes les formalités au ministère de la Justice, au ministère de l’Intérieur. C’est simple. Mais on ne peut pas dire que comme je suis en Côte d’Ivoire depuis longtemps, je vais faire des faux papiers pour me faire passer pour un Ivoirien. C’est de la délinquance. Et cette délinquance-là est passible de jugement, il faut le rappeler à chaque instant. Devenir Ivoirien, ce n’est pas compliqué. Si vous allez entre Yamoussoukro et Daloa, vous trouverez des villages qui ont des noms burkinabés : Koudougou, Garango, Kopela, c’est des villages où des gens d’origine burkinabé se sont installés. Ils ont tous demandé la nationalité ivoirienne, ils l’ont acquise, ils sont aujourd’hui tous des Ivoiriens. Ils font tout comme des Ivoiriens : ils votent, ils sont candidats. Je viens même d’ériger la commune de Koudougou comme commune de plein exercice. Vous voyez donc que nous on n’a pas ce problème existentiel. Seulement, il faut suivre la loi. Celui qui ne suit pas la loi et qui veut frauder ou tricher, on le poursuit.

Parlons du désarmement, un autre problème qui est au cœur de la crise ivoirienne. Avez-vous les moyens aujourd’hui d’obtenir de la rébellion qu’elle dépose les armes ?
Moi j’ai les moyens. C’est la communauté internationale qui m’empêche d’utiliser les moyens que j’ai. J’ai acquis des moyens. Quand je suis arrivé au pouvoir, j’ai trouvé un pays dont l’armée n’était pas armée. Il n’y avait pas d’armes. C’est ce qui a d’ailleurs permis à ceux qui ont fait ce coup d’Etat manqué devenu guerre civile, de faire les coups de force. On n’avait pas d’armes. Maintenant, on s’est équipé. Avec la crise de novembre 2004, les Français ont détruit seulement des avions. Mais l’armement d’une armée n’est pas constitué seulement que d’avions. Aujourd’hui, nous sommes capables de les désarmer de force. Mais, on est rentré dans un système où il y a beaucoup d’accords, beaucoup de négociations qui ont eu lieu, nous appliquons donc la constitution, les lois, les textes négociés et les résolutions.


“On n’a pas à prendre les armes pour se plaindre. La communauté internationale n’a pas à donner l’impression d’encourager ceux qui prennent les armes parce qu’il y a des problèmes. Elle a à encourager les gens à discuter, à respecter les règles de l’égalité.”

Justement, comment jugez-vous le traitement du dossier du désarmement par la communauté internationale ?
Mal ! Je pense que le dossier du désarmement est mal traité. Beaucoup de gens racontent n’importe quoi et ne prennent pas le taureau par les cornes. C’est le reproche que je peux faire à la communauté internationale. Elle met tout à la charge du chef de l’Etat et tout au crédit des rebelles. Elle fait comme si la rébellion était une nation prospère, tranquille, légitime et légale qu’un méchant loup appelé Gbagbo est venu brusquement attaquer, avec ses hommes et qu’il dérange. Je dérange donc la rébellion. Or la rébellion est en tort. Par essence, la rébellion a tort du fait qu’elle est une rébellion. Tant qu’on ne l’affirme pas, et tant qu’on n’agit pas en conséquence, on se trompe. Voilà la première erreur de la communauté internationale.
La deuxième est une erreur d’analyse. On fait comme si ce coup d’Etat est dû au fait qu’une partie de la population est marginalisée, malmenée. On n’a pas hésité à parler de Musulmans qui sont malmenés en Cote d’Ivoire, méprisés…mais c’est faux. Parce que l’histoire de la Côte d’Ivoire est connue à travers toutes les régions. Il y a eu la crise du Sangwi où les Agnis ont été indexés un moment ; il y a eu la crise du Kebié où les Bétés étaient accusés un moment, aujourd’hui il y a la crise du Nord. Seulement, hier, lorsque nous, nous étions victimes, nous n’avons pas pris les armes pour autant. On n’a pas à prendre les armes pour se plaindre. La communauté internationale n’a pas à donner l’impression d’encourager ceux qui prennent les armes parce qu’il y a des problèmes. Elle a à encourager les gens à discuter, à respecter les règles de l’égalité.
Il s’agit en fait d’un groupe d’individus qui ont pris les armes pour faire un coup d’Etat, pour amener une équipe nouvelle au pouvoir. Je ne suis pas le seul contre qui ils ont pris les armes. Ils ont d’abord pris les armes contre Bédié en décembre 1999. Ce coup d’Etat n’a réussi qu’à moitié : il a réussi à renverser le régime de Bédié, mais il n’a pas réussi à installer au pouvoir les gens que les putschistes voulaient. Celui qu’ils ont placé au pouvoir pour animer le gouvernement intérimaire a tenté lui aussi d’être candidat et d’être président. Je suis allé aux élections et je l’ai battu. Ils ont donc continué puisque le deuxième objectif n’était pas atteint à savoir, mettre une équipe précise au pouvoir. Ils ont tenté un coup d’Etat en janvier 2001 et ils ont échoué ; puis un autre en septembre 2002 qui s’est mué en rébellion. C’est dans cette crise-là que nous sommes. Donc, il s’agit de la conquête du pouvoir autrement que par les urnes. Les questions de nationalité et d’identité sont juste instrumentalisées par un groupe d’individus qui veulent arriver au pouvoir. Je ne l’accepterai pas.

L’identification et le désarmement étant encore à faire, techniquement, l’élection présidentielle attendue que la résolution 1633 du Conseil de sécurité des Nations unies voudrait pour le 30 octobre 2006 au plus tard, peut-elle encore avoir lieu à cette date-là ?
Je n’en sais rien. Mais ce n’est pas cela ma préoccupation. Ce qui est important c’est qu’on se mette en position de faire les élections. Il faut travailler à tout afin qu’on soit en position de faire des élections. Si elles arrivent avant, tant mieux. Si elles arrivent le jour même c’est tant mieux. Si elles arrivent après, c’est bien aussi, pourvu qu’on aille aux élections et que le peuple de Côte d’Ivoire choisisse librement ses dirigeants.

Si la présidentielle arrive après le 30 octobre prochain, la question se pose quand même de savoir comment la Côte d’Ivoire sera gouvernée…
La Côte d’Ivoire a des textes. Les articles 38 et 39 de la constitution ivoirienne règlent ce problème-là. Et c’est sur ces articles-là que l’Union africaine s’est appuyée en 2005 pour reconduire mon mandat, n’oubliez pas que les élections présidentielles auraient dû se tenir en octobre 2005. Pour l’Union africaine, le 30 octobre, c’était plutôt un souhait. Alors les gens qui n’ont pas participé aux débats croient qu’on nous somme d’organiser les élections avant le 30 octobre. Pour notre propre bien, il faut qu’on aille le plus tôt possible aux élections. On n’a pas besoin de nous donner un délai pour notre propre bien. C’est nous les premiers concernés. C’est à nous, le 30 octobre venu, de décider s’il faut se donner plus de temps pour mieux peaufiner le processus afin qu’on ait des élections transparentes. Mais, tout est compris dans la constitution
Vous voulez dire que le cas échéant, vous resterez en fonction ?
Tout est dans la constitution. Le jour où ces dispositions constitutionnelles ont été votées, j’étais député à l’Assemblée nationale. Je vais vous faire une confidence : j’avais voté contre. J’étais député de l’opposition et nous venions de faire le boycott actif des élections de 1995. C’est après cela que le président Bédié avait proposé ce texte de loi. Nous avions vu là une manière pour lui de créer les conditions de se maintenir au pouvoir. Donc nous avions voté contre. Je connais bien ce texte.
Mais ce n’est pas un problème de savoir qui va être président après le 30 octobre. C’est celui qui a été élu et qui est reconduit par les articles 38 et 39 de la constitution jusqu’à ce que les élections aient lieu ; et celui-là c’est moi et je vous dis que je souhaite qu’on ait les élections le plus tôt possible parce que mieux vaut que la Côte d’Ivoire sorte de cette situation bancale pour entrer dans une ère de clarification.

Monsieur le président, vous avez déclaré un jour que le poste de président de la République c’est un fauteuil. Ce n’est pas un banc. De l’extérieur, on a l’impression que ce fauteuil-là est devenu un banc. Et, sur ce banc, d’aucuns voudraient même que vous soyez un peu dans la situation de la Reine d’Angleterre, sans pouvoirs réels. Aujourd’hui en Côte d’Ivoire qui a le pouvoir de décision : le président Laurent Gbagbo, le Premier ministre Charles Konan Banny ou la communauté internationale ?
(Impatient) Charles Banny, je travaille avec lui et il travaille sur les textes édictés par la communauté internationale pour la sortie de crise. Mais dans un pays c’est facile. Quand vous voulez savoir qui a le pouvoir, demandez-vous qui signe les décrets, qui signe les projets de loi, qui ratifie les traités, qui promulgue les lois, qui nomme aux hautes fonctions administratives et militaires etc. Une fois que vous avez répondu à ces questions, vous savez qui a le pouvoir.

Donc vous n’êtes pas la Reine d’Angleterre ?
Je ne peux pas être la Reine d’Angleterre, je ne suis pas candidat à cela. J’ai été élu pour être président de la république dans un régime politique qui est le nôtre et qui n’est pas un régime parlementaire.

Y a-t-il un risque que la crise ivoirienne ferait courir à la sous-région Afrique de l’ouest et même à l’Afrique tout entière ?
A la sous-région Afrique de l’Ouest, c’est sûr, puisque dans les Etats de l’Uemoa (Union économique et monétaire Ouest-africaine ndrl) la Côte d’Ivoire est le pays le plus économiquement solide. Si donc ce pays est en panne, cela rejaillit immanquablement sur les autres. Nous avons le port d’Abidjan, le plus grand port de la sous-région, qui est, après le port de Durban, le deuxième port d’Afrique et malgré la crise, nous faisons des performances. Donc si la Côte d’Ivoire est en panne, à cause du port, à cause de sa capacité industrielle, à cause de sa capacité agricole, à cause de sa capacité de croissance nous mettons l’Afrique de l’Ouest en panne. C’est pourquoi il faut qu’on en sorte vite.


“Kléber, ce n’était pas un endroit pour régler une crise. C’était un endroit pour arracher le pouvoir des mains légitimes pour le mettre dans des mains illégitimes.”

Lorsque vous vous retrouvez entre chefs d’Etat est-ce que vous avez l’impression que vos pairs africains ont suffisamment conscience de ce risque-là ?
Oui. Ils en ont parfaitement conscience.

Est-ce qu’ils vous aident à en sortir ?
Ça je n’en sais rien. Qu’ils soient conscients des risques que fait courir la crise ivoirienne à l’Afrique, oui. Mais qu’ils m’aident à en sortir, je ne peux pas vous répondre.

Lorsque vous interrogez votre propre démarche dans la résolution de la crise ivoirienne. Est-ce que quelques fois vous ne vous dites pas “ ici, j’ai fait une erreur ”?
Ah si. J’ai fait une erreur de naïveté en croyant que les accords, qui étaient signés avant que je ne sois au pouvoir, seraient automatiquement appliqués. Mais je ne veux pas en dire plus.

Si c’était à refaire lorsque vous rentrez de Rome après avoir appris que votre pays a été attaqué est-ce que vous déclareriez tout de suite la guerre à la rébellion après votre arrivée ?
Mais j’ai dit que l’armée n’était pas armée. Si c’était à refaire, j’aurais commencé d’abord à acheter les armes immédiatement au lieu d’attendre un certain délai. Ce que j’ai fait après d’ailleurs. Les choses auraient peut-être pris une autre allure.

Est-ce que vous ne chercheriez pas d’abord à comprendre et peut-être à discuter avec ceux qui ont pris les armes ?
Non. Je connais l’histoire de ce coup d’Etat comme ma poche. Je connais les acteurs et leurs visées. Ce n’est même pas moi qui suis visé, c’est le pouvoir. Ce sont des choses connues.

Si c’était à refaire vous repartiriez à Kléber ?
Non. Parce que ce n’était pas un endroit pour régler une crise. C’était un endroit pour arracher le pouvoir des mains légitimes pour le mettre dans des mains illégitimes.

Si c’était à refaire vous accepteriez Marcoussis ?
Non. D’ailleurs pour Marcoussis, on m’a évité. Je n’ai pas été invité à Marcoussis parce que le texte de Marcoussis ne méritait pas d’être signé. Quand je l’ai vu, il était déjà signé. Mais je l’ai accepté parce que les annexes disent clairement que quand un gouvernement de réconciliation nationale sera formé, le processus de désarmement commencera. J’ai cru naïvement à cette phrase. J’ai formé le gouvernement de réconciliation nationale en mars 2003, nous sommes aujourd’hui en août 2006 et le désarmement n’est toujours pas fait. Donc avec des si c’était à refaire, on répondrait souvent non parce que maintenant on sait alors qu’avant on ne savait pas. Des erreurs sont faites parce qu’on ne savait pas.

A vos yeux, la France garde-t-elle un rôle à jouer dans la résolution de la crise en Côte d’Ivoire ?
Tout le monde garde un rôle à jouer : la France, les Nations unies, l’Union africaine, la Cédeao, l’Uemoa. Mais le rôle le plus important à jouer c’est les Ivoiriens eux-mêmes. Après les Ivoiriens, c’est les Africains. Un texte comme celui de Marcoussis n’aurait jamais été signé dans une capitale africaine. Les chefs d’Etat même s’ils se détestent ils ont au moins peur que ce qui arrive à l’autre leur arrive aussi. Par conséquent, ils n’auraient jamais pensé à un texte aussi mauvais que celui-là. Donc, la France, comme tout le monde, a un rôle à jouer. Je demande à tous ceux qui ont un rôle à jouer, de venir nous aider. Mais j’insiste : c’est les Ivoiriens qui ont le plus grand rôle à jouer.

Parce que la question se pose aujourd’hui ; dans quel sens faut-il fonder les relations franco-ivoiriennes particulièrement sur le plan militaire ?
Je crois que les Africains en général n’ont pas vu les signes. Depuis le gouvernement d’Alain Juppé, les Français avaient déjà clairement montré leur intention de se retirer progressivement des théâtres d’opération en Afrique. Mais c’est leur pays, c’est leur armée. Ils ont raison de faire ce qui est bien pour eux. Mais les Africains n’ont pas lu ces signes-là. Et au lieu d’en tirer les conséquences et de travailler en tenant compte de ce fait nouveau pour assurer leur propre intégrité territoriale, ils ne l’ont pas fait à temps. C’est pourquoi des crises comme celle-ci, nous laissent sans moyens.

La présence d’une base militaire française à Abidjan ne vous gêne-t-elle pas ? Vous ne demandez pas sa fermeture ?
Mais c’est des questions qu’on traite après, quand on est sorti de la crise. En Côte d’Ivoire on dit toujours : “ on ne cherche pas à ôter sur soi les magnans alors qu’on est sur les magnans ”. Nous sommes encore dans la crise, on n’est pas sorti de la crise et on ne va pas maintenant résoudre les problèmes de l’après-crise.
“ à force de vouloir trop se mettre dans la peau de chef d’Etat, certains se suicident sans le savoir. Ils deviennent des zombies présidentiels au lieu d’être des chefs d’Etat. Moi, je mène ma vie tranquillement. ”
Monsieur le président, nous allons maintenant parler de vous. Vous êtes un opposant qui s’est battu 20 ans pour arriver au pouvoir par les urnes et vous y êtes parvenu. Comment résumeriez-vous votre itinéraire politique ?
Trente ans. Dix ans de lutte dans la clandestinité marxiste-léniniste… Mao. Et puis, en 1976-80, j’ai expliqué à mes amis qu’avec cette forme de lutte, Houphouët règnerait en toute quiétude, sans discontinuer et qu’on ne pourrait jamais changer de régime. En 1980, j’ai annoncé qu’il fallait qu’on change, qu’on lutte pour la démocratie en Côte d’Ivoire et pour la conquête du pouvoir par des voies démocratiques. Le livre qui marque la rupture s’intitule Côte d’Ivoire, pour une alternative démocratique que j’ai commencé à écrire en 1980 et qui a paru en 1983. C’est ça la rupture.
Donc 1980-90, je suis toujours dans l’opposition. Mais une opposition semi-ouverte, une opposition démocratique. Ce n’était plus totalement la clandestinité pour moi bien que mon mouvement soit encore clandestin. Le Front populaire ivoirien (Fpi) que j’ai créé en 1982 est encore clandestin mai moi je ne suis plus clandestin. Comme je dis, il faut faire la démocratie. Et la constitution, bien qu’étant à parti unique, prévoyait la création des partis politiques. Houphouët disait alors, “ c’est un rêveur, laissons le rêver, faire des petites conférences et puis quand il sera fatigué il s’arrêtera ”.

Quand on est président voit-on le monde de la même façon que quand on est dans l’opposition ?
Certaines fois oui. Cela dépend des sujets. Sur certains sujets comme la démocratie, je vois le monde de la même façon. J’ai décidé de ne pas mettre quelqu’un en prison à cause de ses idées parce que j’ai moi-même été trop arrêté. Ce sont d’ailleurs les arrestations qui m’ont fait. A travers les arrestations, on m’a élevé ; on m’a érigé au rang d’adversaire politique et peut-être que si je n’avais pas été autant arrêté, je n’aurais pas eu mon destin d’aujourd’hui.
Moi, j’ai décidé de ne pas mettre les journalistes en prison pour les opinions qu’ils émettent dans leur travail et cette décision, je l’ai fait traduire en texte de loi. Donc sur les points touchant à la liberté et à la démocratie, je crois que je continue de voir le monde de la même manière.
Mais il y a des choses qu’on voit de façon différente. La gestion des deniers publics par exemple. Quand on est opposant, on croit qu’il y a toujours de l’argent dans les caisses de l’Etat et qu’on utilise à tours de bras. Un Etat n’est pas permanemment riche. Dans certaines périodes, il arrive à l’Etat d’avoir des difficultés.

Entre l’homme Gbagbo et le chef l’Etat, qu’est-ce qui a changé ?
Pas grand-chose. Vous savez, en Afrique, même quand on vous nomme directeur on fait la fête dans votre famille, dans votre village. Quand j’ai été élu président, ni mon père, ni ma mère, ni mes jeunes frères et sœurs n’ont pensé à faire une fête parce que c’était évident qu’après toutes ces années de lutte, je devienne président de la République. Quand j’ai été élu, j’étais à ma résidence privée à la Riviera, et à un moment donné, la sécurité présidentielle m’a demandé d’aménager ici à la résidence présidentielle parce qu’il y avait plus de sécurité ici. Donc entre l’homme Gbagbo et le président, rien n’a fondamentalement changé.

Vous sortez vraiment de l’ordinaire. Vous avez été récemment témoin d’un mariage à la mairie de Cocody…
… oui, c’est très souvent que je suis témoin à des mariages.

…Vous allez présenter des condoléances dans des quartiers…
… je vais présenter des condoléances, je vais à des funérailles, je prends souvent le volant de ma voiture pour conduire…

D’aucuns diraient que vous avez du mal à vous faire à votre nouveau statut de chef d’Etat depuis six ans…
Ah si. Etre chef d’Etat c’est prendre des décisions pour gouverner la nation et œuvrer au bien être des populations. Je le fais, je travaille. Mais ce n’est pas pour cela que je dois me mettre en prison.

Puisque vous le pensez vraiment, comment vous définiriez-vous : comme un chef de village, un opposant qui est au pouvoir ou un chef d’Etat atypique ?
Non. Je suis un chef d’Etat point. Je suis un président de la république point. Je ne suis pas un chef de village, je ne suis pas un président atypique. Je suis président de la République, je fais mon travail. Mais je pense que mon travail ne doit pas tuer l’homme. J’ai remarqué en lisant l’histoire de certains chefs d’Etat que à force de vouloir trop se mettre dans la peau de chef d’Etat, ils se suicident sans le savoir. Ils deviennent des zombies présidentiels au lieu d’être des chefs d’Etat. Moi, je mène ma vie tranquillement. Je n’ai pas beaucoup de temps mais il y a des moments où je prends ma voiture et je me promène. J’ai bien sûr mes aides de camp avec moi puisque étant devenu président, je ne peux plus marcher tout seul. Mais je prends ma voiture et je conduis quand il n’y a pas trop de monde. Une fois, alors qu’on allait à la plage à Bassam, on a été pris dans un embouteillage dans lequel je suis resté deux ou trois heures. Je ne le fais pas pour narguer les gens. Je le fais parce que j’en ai besoin. Pour pouvoir faire mon travail de président après, il faut que l’homme soit en forme : pas seulement au plan physique, mais aussi dans la tête, dans le mental.

Quand on est dans l’opposition on croit à des valeurs, on proclame des principes. Est-ce que lorsqu’on est arrivé au pouvoir, on peut demeurer vertueux ?
Oui. Ecoutez, moi je suis socialiste. Je pense que l’Afrique est le continent qui a le plus besoin de socialisme car le socialisme, c’est la démocratie. Le socialisme c’est aussi faire en sorte que le pouvoir ne soit pas confisqué par un individu et résoudre les problèmes des citoyens. J’essaie de faire en sorte que la démocratie aille mieux et les gens parlent. Les gens aiment parler. Vous savez comment on baptise mon ère ? “La parole est libérée”. Chacun se lève et il parle. Je suis content que cela arrive sous mon ère.
Je suis en train de mettre sur pied la décentralisation pour que le pouvoir ne soit pas confisqué par un seul individu. Je viens de communaliser presque toute la Côte d’Ivoire et nous avons maintenant plus de 700 communes, nous avons des conseils généraux de département, avec des budgets annuels. C’est bien, ça bouge, ça c’est la gauche, c’est du socialisme. J’ai fait voter la loi sur l’assurance maladie universelle pour que chacun ait ce qu’on appelle en France la Sécu. Il faut se soigner. J’ai institué la carte de sécurité sociale pour se soigner. Je ne l’ai pas encore mise en pratique à cause de la guerre, mai la loi est déjà votée.
Enfin, j’ai fait en sorte que les enfants aillent à l’école. J’ai supprimé l’obligation pour les élèves d’être en uniforme parce qu’il y avait des parents dont les enfants restaient à la maison parce qu’ils n’avaient pas les moyens de leur acheter l’uniforme. Nous distribuons les livres gratuitement dans les écoles primaires. Ce sont là des principes que je proclamais quand j’étais dans l’opposition. Maintenant, je les mets en pratique.

Mais sur le plan des droits de l’homme même avant la rébellion, votre bilan n’était pas très reluisant. Comment le socialiste l’explique-t-il ?
Mais ce n’est pas vrai. Tout ce qui se passait sur le plan des droits de l’homme et qui se passe d’ailleurs encore, c’est à cause de la crise que nous traversons aujourd’hui. Je vous ai dit que cette crise a commencé en 1999 mais je vois que vous ne me croyez pas beaucoup. En 1999, un coup d’Etat a renversé Bédié et le général Gueï est arrivé au pouvoir. Il y a eu deux tentatives de putsch pendant que Robert Gueï était là : juillet et septembre 2000. Au moment des élections en novembre 2000, il y a eu des bagarres. Il y a eu près de 300 morts à Abidjan parce que l’un et l’autre des candidats se proclamait président.
Voilà le bilan des droits de l’homme avant la crise actuelle. Cependant, c’est cette crise-là qui a commencé en 1999 qui continue encore jusqu’à aujourd’hui. C’est la crise avec la volonté de certains de faire un coup d’Etat qui amène les morts.
Sinon moi-même je suis très fier de raconter à tout le monde que les journaux français s’étaient plu à raconter que j’avais tué des gens, que j’avais créé les escadrons de la mort. Vous savez pourquoi ils ne le disent plus ? Parce que je les ai attaqués devant les tribunaux français et j’ai gagné le procès, notamment contre Le Monde. C’est pourquoi ils ne le disent plus. Et j’étais heureux que ce soit les journaux français condamnés par les tribunaux français parce que si c’était en Côte d’Ivoire, on allait dire que les tribunaux sont à la solde du président. En Côte d’Ivoire, je n’ai jamais attaqué un journaliste pour cela. Mais en France j’étais fier de les attaquer et la vérité a été dite, le droit a été dit. J’ai gagné contre Le Monde, j’ai gagné contre Paris-Match.

Monsieur le président, on vous accuse aussi de cogérer le pouvoir avec votre épouse, madame Simone Gbagbo et qu’elle contribuerait à radicaliser vos positions. Que répondez-vous à cela ?
Rien du tout. Dans tous les pouvoirs, quels que soient les époques et les continents et, c’est l’historien qui vous parle, il y a toujours eu l’aile des durs et l’aile des modérés.

Mais comme on dit, il n’y a pas de fumée sans feu non plus…
Oui mais quelques fois on fabrique des fumées, on va mettre le feu pour provoquer l’arrivée de la fumée. Moi je regarde tout cela avec beaucoup d’amusement. Je sais très bien comment je gouverne. Je sais comment je travaille. Demandez un peu à mes collaborateurs. Mes décisions je les prends moi-même. Souvent même, je les prends tout seul.


“J’aime Eto’o Fils. Je regarde tous les matches du Fc Barcelone quand je peux. Dans le Barça, il y a deux joueurs que j’adore : Samuel Eto’o et Ronaldinho. Pour moi, c’est deux très grands joueurs.”

Monsieur le président nous allons parler un tout petit peu des relations entre la Côte d’Ivoire et le Cameroun. Quels rapports entretenez-vous avec le président camerounais Paul Biya ?
On a des rapports polis et bons dans l’ensemble. Malheureusement, on n’a pas autant de rapports que je l’aurais souhaité. Je dois quand même dire que la Côte d’Ivoire avait depuis longtemps une ambassade au Cameroun et que cette ambassade avait été fermée. Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi. L’ancien ambassadeur de Côte d’Ivoire au Cameroun est rentré en Côte d’Ivoire, il est devenu maire de Bouaké. Puis il est décédé et on n’a jamais nommé son successeur. Et c’est moi qui ai réveillé cette ambassade. Quand nous sommes allés à Yaoundé en 2001, pour le sommet France-Afrique, j’en ai parlé un peu avec le président Paul Biya. Je lui avais fait la promesse que dès mon retour je ressusciterai l’ambassade. Et j’y ai affecté un diplomate de carrière qui est aussi mon ami, Paul Ayoman qui a été mon directeur de protocole. J’ai au moins fait ça.
Sinon, j’aime beaucoup le Cameroun, j’aime beaucoup les Camerounais et je pense qu’eux aussi nous aiment beaucoup. Malheureusement, on n’a pas des rapports suivis, aussi fréquents, aussi denses qu’on aurait souhaité. On va essayer d’y remédier.

Les Camerounais vous aiment mais ils sont un peu tristes que le Côte d’Ivoire ait pris la place du Cameroun pour la Coupe du monde. Comment justement avez-vous jugé la prestation des éléphants en Allemagne ?
D’abord, le lendemain de notre qualification, le président Paul Biya m’a appelé. C’était le premier coup de fil que j’avais eu dans cette journée-là. Je voudrais quand même que les Camerounais sachent que leur président a été très fair-play. Ensuite, j’étais content que nous allions en Coupe du monde. Mais je n’aime pas beaucoup la manière de sélectionner. Je l’ai dit à l’ambassadeur Jacques Anoma qui est le président de la fédération ivoirienne de football. Mais il m’a répondu que c’est pour une question d’argent qu’on fait les poules avec les matches aller et retour et que la Caf et la Fifa gagnent de l’argent en faisant cela.
Je lui ai dit qu’il était plus sage à mes yeux d’organiser la Coupe d’Afrique des Nations et que les cinq premières équipes aillent à la Coupe du monde. Je suis persuadé que si on appliquait ce système, et la Côte d’Ivoire, et le Cameroun allaient être en Coupe du monde. En tout cas je souhaitais, pour la Coupe du monde passée, que le Cameroun et le Côte d’Ivoire y soient ensemble. Cela n’a pas été le cas. Tant pis. Maintenant quant à l’appréciation de la prestation de la Côte d’Ivoire en Coupe du monde, j’aurais souhaité qu’on aille un peu plus loin. Mais je comprends aussi ces jeunes gens qui étaient un peu transis ce qui était un peu normal vu que c’était leur première participation. J’airais préféré qu’on aille au deuxième tour mais on n’y a pas été. Notre jeu a été plaisant et nous savons maintenant sur quoi nous devons axer nos efforts : marquer des buts, gagner.

Lorsque le président Gbagbo n’est pas en train de travailler sur les grands dossiers de la Côte d’Ivoire que fait-il de son temps libre ?
Je cause avec des amis, j’aime bien discuter, parler de tout et de rien, sauf de la politique. J’aime aussi regarder les matches de tennis féminin ; j’adore le tennis féminin. C’est mon sport préféré. C’est Steffi Graff qui m’a introduit dans le tennis. Je ne la connais pas mais c’est à l’époque où elle était à son apogée que j’aimais le tennis féminin parce qu’elle venait jouer et en 45-50 minutes, elle a liquidé son match et s’en va s’asseoir. C’était propre et net. Maintenant, j’aime bien regarder les sœurs Williams qui sont malheureusement sur le déclin. Je crois que c’est Maria Sharapova que je vais soutenir maintenant parce qu’elle est à la fois gracieuse et forte, mais elle n’a pas encore suffisamment de force dans les bras. Ses services ne font pas encore assez mal.
Ou bien alors je regarde le football. J’étais déjà fan du football. Mais je le suis devenu plus encore depuis que nos joueurs, les Africains, font les championnats en Europe. Alors dites à Samuel Eto’o Fils que je l’aime beaucoup, je regarde le Fc Barcelone. Dans le Barça, il y a deux joueurs que j’adore : Samuel Eto’o et Ronaldinho. Je regarde tous les matches du Barça quand je peux. Pour moi, c’est deux très grands joueurs. Je regarde naturellement tous les matches de Chelsea à cause de Drogba, tous les matches d’Arsenal à cause de Kolo Touré et Eboue ; tous les matches de Psv Eindoven quand je peux à cause de notre Arouna Kone et puis, mon joueur que j’aime beaucoup, Aruna Dindane.

Vous écrivez aussi beaucoup et vous venez de rééditer votre livre “Soundiata, Lion du Mandingue’’…
Je ne prends pas l’écriture comme un temps libre, comme un loisir. Elle fait partie de mon travail, de mon métier politique. J’ai toujours écrit sur la politique. Même quand j’écris une pièce de théâtre, c’est de la politique. La preuve, lisez Soundiata et vous verrez.
La spécificité de Soundiata c’est que c’est un livre prophétique. J’ai écrit ce livre quand j’avais 26 ans. J’étais en prison. Nous étions 48 en prison. Je ne pensais pas que j’allais avoir la carrière politique que j’ai eue. J’ai pris la plume et le soir, quand on refermait la porte, j’écrivais. J’avais acheté un cahier et j’écrivais dedans. Au début, c’était un poème c’est pourquoi le prologue est long. Je voulais faire un poème épique. J’écrivais et à un moment donné, j’ai mis des personnages. La première version d’ailleurs, ce n’est pas celle-là. Dans la toute première version qui n’a jamais été éditée, il y avait une scène décrivant la guerre. Après j’ai constaté que j’ai fait la carrière politique qui était décrite dans Soundiata. Au fur et à mesure que je m’en rendais compte, mes cheveux se dressaient. C’est vraiment un livre prophétique, au sens fort du terme.


“J’estime que je ne peux pas être au poste où je suis et accepter que les gens souffrent comme j’ai souffert. Je suis un enfant du Ghetto et ça aussi ça dérange.”

Soundiata, a été un lutteur qui a remporté des victoires. Contre lui-même d’abord avant de vaincre le monde. C’est l’image que vous souhaiteriez que l’on garde de vous ?
En tout cas c’est l’image que j’ai de moi et que les gens ont de moi aussi. Je suis un lutteur. Je suis un homme qui n’aime pas le combat en général. Je suis un homme placide. Mais comme on dit, si vous rentrez dans mes 18 mètres, alors je bondis. Je veux dire que quand on me marche sur les pieds et qu’on viole mes droits à respirer librement et tranquillement, je bondis. Quand on attaque les gens que je défends et que la loi a placés sous mon autorité, je bondis, je ne peux pas rester tranquille. Je deviens comme une mère poule qui défend ses poussins. J’aurais aimé, par pensée personnelle, par philosophie individuelle, ne pas faire les combats actuels. Mais je ne peux pas ranger ces combats tant qu’on agresse la Côte d’Ivoire, tant qu’on agresse les Ivoiriens.

Lorsque Laurent Gbagbo ne sera plus président de la république de Côte d’Ivoire que fera-t-il ?
Ecrire. J’ai déjà emmagasiné tellement de choses qu’il faudra développer. Tous les jours, nous faisons un petit verbatim c’est-à-dire qu’il y a quelqu’un dans mon cabinet qui relève les événements qui se passent. Il les note et les met sur support informatique. Il le fait tous les jours depuis que je suis président. Donc rien que tout cela peut m’occuper le restant de ma vie. J’ai vraiment de quoi écrire. Et puis j’ai d’autres thèmes. J’ai des pièces de théâtre. Mais il est important que je rende compte parce que mon arrivée au pouvoir est quand même atypique. C’est l’accession au pouvoir d’un enfant du Ghetto. Vous savez, vous êtes jeune, mais relisez un peu les biographies des premiers chefs d’Etat que nous avons eus. Chacun se définissait comme fils de chef, comme riche etc. Moi, je ne suis rien de tout cela. Je suis l’enfant d’une femme pauvre, qui était chaque jour au marché pour que ses enfants mangent quelque chose. Je suis le fils d’un homme tout aussi pauvre, qui a fait la guerre et qui à son retour, voyant les injustices coloniales, a pris la carte de la Sfio en 1947, un mouvement de gauche en France. Mon père était un écorché vif qui luttait en permanence contre les injustices françaises en Afrique. Je suis son fils. Et il était pauvre, là aussi, je suis son fils. Aujourd’hui, ce que je gagne en tant que président de la République, je ne l’ai jamais gagné avant. Parfois, je l’utilise pour aider ceux qui sont dans le besoin. J’estime que je ne peux pas être au poste où je suis et accepter que les gens souffrent comme j’ai souffert. Je suis un enfant du Ghetto et ça aussi ça dérange.

Monsieur le président de la république, nous arrivons au terme de notre entretien, merci beaucoup de nous avoir accordé un peu de votre emploi de temps qu’on imagine très chargé. Merci beaucoup.
Merci. Je voudrais vraiment saluer mes frères camerounais. Je pense souvent à eux. Je ne suis pas démagogique quand je le dis. Le Cameroun a joué des rôles importants dans ma carrière. Quand j’ai écrit Soundiata, personne ne voulait l’éditer. A l’époque c’était le parti unique. Puis j’ai écrit un autre livre sur la conférence de Brazzaville et c’est les Editions CLE de Yaoundé, à qui on avait envoyé le texte, qui m’ont fait signer un contrat. C’est donc le Cameroun qui m’a fait connaître comme auteur. A l’époque on a beaucoup parlé de moi dans les journaux pour présenter mon livre. Et je vous suis reconnaissant pour cela. Et aujourd’hui encore, j’ai beaucoup d’amis au Cameroun qui soutiennent le combat que nous menons. J’ai rencontré beaucoup de cadres de l’Upc quand j’étais en exil et j’ai rencontré beaucoup d’autres Camerounais. Et là, vous venez m’offrir la parole pour que je parle aux Camerounais, je vous suis reconnaissant à vous, mais à l’ensemble du peuple camerounais. Je vous remercie. 

Par Entretien mené à Abidjan par Melvin AKAM»  



Commentaires

Merci pour votre blog et votre soutien constant...

Écrit par : Nathalie Yamb | samedi, 19 août 2006

Merci à vous, Nathalie. Vos encouragements m'honorent.

Écrit par : Delugio | samedi, 19 août 2006

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